Ecocide chez les abeilles

ECOCIDE CHEZ LES ABEILLES

 » Il ne me reste plus une seule abeille sur mes 7 ruches de 17kg « déplore Bernard Lebecq, apiculteur à St Aubert. » Aucune des abeilles de mes ruches placées en bordure de champs n’est encore en vie. La plupart ne reviennent jamais à la ruche et parfois on en retrouve des mortes dans les champs » rajoute Jacques Olivier, apiculteur à Bertry. Voilà des témoignages inquiétants dans le Cambrésis.

 Culture betteravière dans le Cambrésis autour de la sucrerie d’Escaudœuvres (Crédit photo Teréos)

Culture betteravière dans le Cambrésis autour de la sucrerie d’Escaudœuvres (Crédit photo Teréos)

En découvrant les énormes pertes d’abeilles dues aux néonicotinoïdes, des associations écologistes se sont révoltées contre leur utilisation. En 2016, une loi a été votée, interdisant l’emploi de cet insecticide très utilisé dans les champs de betteraves ou de céréales et responsable de la mort de nombreuses abeilles.

Mais en 2020, afin de « sauver » les producteurs de betterave sucrière, le gouvernement Macron a accordé aux principaux utilisateurs de ces produits une dérogation de trois ans avant l’interdiction totale. Ceux-ci avaient alerté, en effet, sur leur difficulté à lutter contre l’arrivée de la jaunisse, une maladie qui s’attaque aux plants de betteraves. Dans notre région du Cambrésis, autour de la sucrerie d’Escaudœuvres, est-il possible de réconcilier betteraviers et apiculteurs ?

Des néonicotinoïdes massivement utilisés

Les néonicotinoïdes sont des insecticides neurotoxiques, c’est-à-dire des pesticides qui attaquent le système nerveux (le cerveau) des espèces qui en ingurgitent. Certains agriculteurs utilisent ces néonicotinoïdes sur leurs plantations pour combattre, par exemple, les pucerons qui transmettent la jaunisse aux betteraves en grignotant leurs feuilles. Ils sont donc très utiles car ils permettent de sauver les récoltes des ravageurs et donc de garder un bon rendement.

Pour arrêter d’utiliser ces produits, Stéphane Dufraine, apiculteur et agriculteur professionnel à Tilloy les Cambrai a essayé d’autres insecticides. Il nous a tout d’abord expliqué que les autres insecticides étaient beaucoup moins performants que les néonicotinoïdes car il faut « cinq substances au total appliquées en plus grande quantité et de manière plus fréquente » et cela est quand même moins efficace. La suppression des néonicotinoïdes accentue les pertes d’argent à cause des rendements plus faibles et des coûts plus élevés pour remplacer ces insecticides neurotoxiques. C’est donc pour ne pas perdre toutes leurs futures récoltes et sources de revenu, que ces agriculteurs épandent les néonicotinoïdes, au détriment des abeilles et autres pollinisateurs.

 

Mais des effets très inquiétants

Ces insecticides ayant pour but de tuer les parasites (pucerons), touchent aussi des insectes comme les pollinisateurs. En janvier 2013, l’EFSA1* a souligné que des substances mortelles (l’imidaclopride, le clothianidine et le thiaméthoxame) présentes dans les néonicotinoïdes, ont été retrouvées dans des essaims d’abeilles. En effet quand les abeilles pollinisent les fleurs dans les champs de betteraves ou maïs par exemple, elles absorbent le nectar et ingèrent également des néonicotinoïdes. « Ces substances vont se fixer sur les cellules de leur cerveau et de leurs nerfs, ce qui déséquilibre leur orientation. Elles ne retrouvent plus le chemin vers leurs ruches et ne reviennent pas » nous confie l’apiculteur Bernard Lebecq.

Mais ce qui est encore plus inquiétant, c’est que ces insecticides peuvent aussi toucher des mammifères, dont l’homme. Ainsi, un rapport de l’EFSA, publié aussi en 2013, révélait cette fois la dangerosité de l’acétamipride et de

l’imidaclopride sur le cerveau humain. Les néonicotinoïdes seraient donc dangereux pour les pollinisateurs, mais également pour l’homme, ce que nous confirme Bernard Lebecq :  » il est vrai que ces insecticides pourraient être un danger pour l’homme, car beaucoup de cultivateurs de betteraves ou céréales développent des maladies comme des cancers ou des tumeurs. »

 

La parole aux principaux acteurs.

 Rencontre avec Jacques Olivier, apiculteur passionné dans notre CDI (Crédit photo A.Lobry)

Rencontre avec Jacques Olivier, apiculteur passionné dans notre CDI (Crédit photo A.Lobry)

Nous avons interviewé Jacques Olivier, maire de Bertry dans le Cambrésis et apiculteur passionné. Il s’occupe de ruches depuis maintenant 30 ans environ. Il a une quarantaine de ruches dont une vingtaine qui lui sert à faire du miel et une vingtaine pour créer de nouveaux essaims2* (pour lui ou pour aider de jeunes apiculteurs membres du club du Caudrésis dont il est le président).

Il nous a d’abord donné de nombreuses informations sur les ruches, les abeilles et leur manière de fonctionner… ainsi, une reine vit entre trois et quatre ans, au maximum cinq ans et la colonie la remplace quand elle va bientôt mourir. Pour le reste, les abeilles vivent un mois pour celles d’été (à cause de l’épuisement lié au travail) et entre quatre et cinq mois pour celles d’hiver. Cela parait peu mais à cause des néonicotinoïdes, elles vivent encore moins et ne peuvent pas faire leur travail pour entretenir la ruche et veiller au bien-être des autres abeilles. Jacques Olivier nous a confié qu’il avait déjà retrouvé des ruches complétement vides ou des ruches avec beaucoup de mortalité ; il préfère ne pas revoir les abeilles que les découvrir mortes dans ses ruches parce que, quand elles rentrent au bercail et y meurent, elles empoisonnent avant les larves qu’elles nourrissent avec le nectar contenant des néonicotinoïdes. Avec leur faible durée de vie et l’impact des néonicotinoïdes, il n’y a plus de renouvellement des abeilles pour l’hiver ; la ruche, presque vide, ne pourra pas repartir en février, ce qui attriste beaucoup Jacques Olivier et les autres apiculteurs.

Des attaques naturelles causées par des prédateurs tel que la Varroa et le frelon asiatique représentent aussi un danger pour les abeilles ; non négligeable, leur effet est néanmoins infime comparé aux néonicotinoïdes.

 

L’agroécologie, des solutions alternatives ?

L’agroécologie propose pourtant des alternatives : l’argile calcinée peut servir de barrière minérale répulsive pour le puceron cendré ; du talc, des huiles blanches ou de colza sont utilisés comme insecticides naturels sur les pommiers, et aussi du pyrèthre naturel sur les pêchers ou pruniers. On peut également avoir recours à des espèces utiles, comme la coccinelle qui mange les pucerons. Ces méthodes sont efficaces mais les rendements sont plus faibles et le prix de production plus élevé. Or, dans le système agricole français, la quantité prime sur la qualité et les consommateurs vont malheureusement encore trop souvent acheter des produits moins chers, qui utilisent donc des pesticides. Il faut donc à la fois un changement de mentalité et une action favorisant la nature.

Il n’est donc pas si facile que ça de trouver des alternatives aux néonicotinoïdes. Bien sûr les apiculteurs peuvent mettre leurs ruches loin des champs sur lesquels on pulvérise les pesticides mais, dans notre région, les champs cultivés notamment de betteraves sont partout. Et puis le problème c’est bien l’usage des néonicotinoïdes dont le danger peut toucher plusieurs espèces.

Les solutions sont encore à inventer : plus de bio, un changement d’attitude global de tous les acteurs du monde rural, un peu de réglementation sans doute et si nous en avons la volonté, la science pourra peut- être nous proposer un compromis acceptable par tous.

Emma Lauber et Anthony Lobry

1 L’EFSA est l’autorité européenne de sécurité des aliments.

2 Un essaim est une colonie d’abeilles

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