Tropicalia, le projet qui divise au pays des cerfs-volants

Connaissez-vous Berck sur Mer, cette ville de la Côte d’Opale située à près de 2h30 de Paris avec son immense plage, ses grandes dunes et son festival international annuel de cerfs-volants ? C’est juste à côté, à Rang-du-Fliers, qu’une immense serre tropicale en forme de bulle du nom de Tropicalia devrait ouvrir en 2024. Cédric Guérin, ancien vétérinaire, est à l’origine de ce projet pharaonique qu’il dévoile au public en 2018, après sept ans de réflexion.

Mais depuis le début, le projet fait polémique… alors Tropicalia une bonne idée ou un danger environnemental ? 

Pour son concepteur Tropicalia, cette serre tropicale de 32 mètres de haut offre tous les garanties environnementales (photo C.Guerin)

Pour son concepteur Tropicalia, cette serre tropicale de 32 mètres de haut offre tous les garanties environnementales (photo C.Guerin)

            Tropicalia, c’est une immense serre tropicale de 32 mètres de haut qui devrait abriter toute sorte d’animaux exotiques, papillons, oiseaux, reptiles, amphibiens et poissons. M. Guérin voudrait, en fait, recréer sous sa bulle un vrai monde tropical avec l’humidité, la température, l’architecture, la faune et la flore, comme si on y était. A l’intérieur, il devrait y avoir un chemin pédestre long de plus d’un kilomètre où le visiteur se promènerait au travers d’une dizaine de paysages différents. Pour le promoteur du projet, « Tropicalia a d’abord un objectif pédagogique », puisque les visiteurs pourraient découvrir la beauté, la diversité et la fragilité des milieux tropicaux et comprendre ainsi la nécessité de les protéger.

De très nombreuses critiques

Pourtant, dès 2018, lorsque le projet est dévoilé au public, près de 30 collectifs d’opposants se sont mis en place. On peut citer le GDEAM (Groupement de défense de l’environnement de l’arrondissement de Montreuil et du Pas de Calais) ou « Non à Tropicalia » qui condamnent le projet, considéré comme inutile, et qui considèrent qu’on doit d’abord protéger l’environnement local. L’un de leurs principaux arguments est l’accroissement du trafic routier. En effet, ils estiment que, chaque jour d’été, la serre devrait accueillir environ 1000 voitures sur des routes déjà surchargées par la proximité des plages de la Côte d’Opale.

Les partis animalistes sont également contre ce zoo tropical car ils comparent cet environnement artificiel à une prison où les animaux y seraient maltraités, puisqu’enfermés jusqu’à la fin de leur vie.

La serre, c’est aussi la disparition de plus de 9 hectares de terrains agricoles, dans un département du Pas de Calais où les surfaces artificialisées, l’une des principales causes de la perte de la biodiversité, atteignent déjà 15%, soit 5% de plus qu’au niveau national.

A plusieurs reprises, les opposants se sont manifestés à Rang du Fliers sur le lieu d’implantation du projet (photo GDEAM)

A plusieurs reprises, les opposants se sont manifestés à Rang du Fliers sur le lieu d’implantation du projet (photo GDEAM)

Par ailleurs, la serre devrait, en permanence, maintenir à 28°C un immense volume d’air. Les opposants pensent que c’est une aberration, quelles que soient les prouesses techniques, alors que le réchauffement climatique nous menace. De plus, le dôme mesurant 35m de hauteur, pourrait à certaines périodes de l’année devenir une véritable pollution visuelle, même si la serre devrait être à moitié enterrée dans le sol.  Un projet enfin au coût élevé (54,2 millions d’euros) qu’on devrait éviter pour les opposants qui préféreraient voir cet argent mieux utilisé, par exemple au service de la défense de la biodiversité locale. D’autant qu’avec seulement 50 emplois créés, ça fait bien cher le développement économique et touristique.  Julien Poix, conseiller régional (France insoumise) affirme que les emplois créés ne seront que des emplois précaires dont la stabilité n’est pas assurée.

Mais un projet ardemment défendu  

De son côté, M. Guérin met en avant des arguments environnementaux avec la création de zones refuges pour des espèces locales, comme des oiseaux ou des papillons, via des massifs, des haies, et des bosquets autour de la serre. Pour lui, l’argument de l’emprise sur les terres agricoles ne tient pas : la serre doit en effet s’installer sur la ZAC (Zone d’activité commerciale) du champ Gretz, créée bien avant que le projet ne voie le jour. Côté mobilité, il convient que la majorité des visiteurs viendront en voiture individuelle, mais il met en avant les bornes de recharge électrique installées sur le parking, incitant ainsi à l’usage de véhicules non polluants ; par ailleurs, l’usage des mobilités douces sera encouragé, avec la location de vélos, électriques ou pas, et de trottinettes.

Pour ce qui est de la température, la serre devrait avoir un dôme novateur capable de recycler l’air chaud produit par l’effet de serre, dû au rayonnement solaire sur ses parois. Cela permettrait de produire de l’eau chaude, qui, stockée, servirait à chauffer la serre pendant la nuit ou les périodes froides. Elle pourrait même servir à fournir de l’énergie aux bâtiments et à l’hôpital voisin pour y limiter la consommation d’énergies fossiles.

Alors qu’en penser ?

On se souvient d’autres projets de la même envergure que Tropicalia. On peut évoquer Europa city qui était un projet de méga-complexe regroupant des loisirs, des équipements culturels, des commerces, des hôtels et restaurants ainsi qu’un parc urbain et une ferme urbaine, qui aurait pu voir le jour en 2027 dans le Val de l’Oise, au nord de Paris, sur de riches terres agricoles.  Emmanuel Macron l’avait jugé « daté et dépassé » avant d’y mettre un terme définitif en novembre 2019. De même, l’extension de l’aéroport de Nantes à Notre Dame des Landes avait soulevé de très nombreuses oppositions avec la mise en place d’une ZAD particulièrement active. Le projet est abandonné en 2018.

On peut finalement se demander si le développement touristique passe vraiment par de tels projets, gigantesques, qui auraient beaucoup d’impact sur l’environnement. Ne peut-on pas imaginer que la biodiversité tropicale gagnerait à être défendue sur place, dans des territoires où la déforestation fait rage alors qu’on consacrerait plus d’argent, dans notre région, à lutter pour défendre la biodiversité régionale ?  Comme nous le rappelle Alexandre Cousin, conseiller régional écologiste des Hauts de France, un faucon pélerin protégé, blessé par la balle d’un chasseur maladroit, n’a pas pu être soigné faute de structure d’accueil adéquate.

Certains pourraient conclure que Tropicalia est une opération de green washing, et que la bonne conscience écologique n’est là que pour camoufler un projet aux objectifs d’abord financiers et économiques. Pourtant Cédric Guérin, fort de son financement participatif qui a levé plus de fonds que ce qu’il escomptait, compte bien commencer les travaux en septembre…On attend donc la suite des événements.

Pierre Deldalle

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